Les tours de Latour : quand la Gaume a un pied dans deux pays
À Latour, la frontière ne sépare rien : elle traverse la salle à manger, le chemin de l'école, la mémoire d'un même village. Un pied en Gaume, l'autre en Lorraine.

On arrive à Latour en descendant doucement du plateau de la Gaume, par la petite route qui file vers la vallée de la Chiers. Depuis quelques centaines de mètres déjà, les tours apparaissent : deux silhouettes de pierre à moitié rongées, posées sur la crête comme des dents cassées dans une mâchoire de calcaire. Elles donnent son nom au village. Elles lui donnent aussi sa fierté muette, un peu boudeuse, un peu lasse d'être le dernier avant la France.
Car Latour est cela : un village double, coupé sans ménagement par la ligne frontière tracée en 1839. De l'autre côté de la Chiers, un hameau français porte le même patronyme, les mêmes patronymes de familles. On dit « de l'autre côté » sans préciser qu'on passe une frontière, tant le chemin est court et le dialecte gaumais identique.
Les pierres qui tiennent dans le nom
Les tours sont romanes, ou plutôt ce qu'il en reste : des soubassements épais, quelques parements de moellon encore debout, un vide entre les deux qui laisse passer le vent d'ouest. On imagine un donjon, une enceinte, un point de guet sur les incursions venues du côté de Sedan. Aujourd'hui, elles ne se visitent pas vraiment. Elles se regardent depuis le bas du village, on en fait le tour, on pose la main sur la pierre tiède et on sent que des siècles de gel et de pluie ont poli ce qui subsiste.
Le reste du village a gardé une architecture gaumaise typique : maisons en moellon enduit, portes cintrées, toits à faible pente couverts de tuiles ou d'ardoise. Les fermes du haut tiennent face au vent, celles du bas s'abritent dans le creux. Pas de grand monument. Pas de place centrale. Un lavoir, une fontaine, la route qui descend vers Signeulx ou monte vers Villers-devan-Orval.
Un village sans couture
Ce qui frappe à Latour, c'est l'absence de solennité autour de la frontière. L'école, le bistro, les obsèques : tout se joue en dix minutes de marche, un côté puis l'autre. Les gens parlent un gaumais qui hésite entre le wallon et le lorrain, avec des intonations de part et d'autre du Chiers parfaitement interchangeables. Les enfants de la « partie française » et ceux de la « partie belge » jouaient dans les mêmes prairies, montaient aux mêmes arbres, revenaient pour la même soupe.
Cette porosité quotidienne n'a pas empêché la ligne d'exister. Elle a simplement cessé d'être un obstacle pour redevenir ce qu'elle était avant les traités : un ruisseau, une haie, un sentier plus fréquenté qu'un autre.
La mémoire des crêtes
Depuis le chemin qui relie les tours à la ferme du haut, la vue s'ouvre en éventail. Au nord-ouest, la colline de Signeulx. Au sud, la plaine lorraine qui remonte vers Montmédy. À l'est, le plateau gaumais qui s'arrondit vers Torgny et ses vignes. Le vent fait plier les herbes sèches de la prairie calcaire. On entend un clocher, mais on ne sait plus très bien lequel : le belge ou le français. Peut-être les deux à la fois.
Latour n'a rien d'un site classé. C'est un village qui tient parce qu'il est tordu entre deux États, deux fiscalités, deux façons de prononcer le mot « pain ». Et c'est peut-être pour cela qu'il reste si peu fréquenté, si étrangement intact, comme un secret qu'on partagerait volontiers mais qu'on garde quand même pour soi, un dimanche d'octobre, entre deux parts de cûtchau.
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