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Province de Luxembourg (BE)2 min de lecture

La brame d'octobre : quand le cerf fait trembler la hêtraie gaumaise

Fin octobre, dans les hêtraies calcaires de la Gaume, un cri guttural résonne entre les troncs. Le cerf brame, et la forêt répond par le silence.

La brame d'octobre : quand le cerf fait trembler la hêtraie gaumaise

Il est six heures du matin quelque part entre Torgny et la frontière lorraine. Le brouillard colle au sol sous les hêtres, une nappe laiteuse qui ne laissera passer aucun oiseau. Puis, dans le creux d'une combe, un son monte. Grave, rauque, presque humain. Le cerf brame, et l'on sent, au creux des côtes, que la terre est encore tiède sous les feuilles tombées.

La Gaume ne compte pas ses cerfs. Ils vivent là où la hêtraie s'accroche au calcaire, sur les coteaux exposés sud que le villageois appelle la tchasse, ce pays de pentes douces et de buis rabougris. En cette fin d'octobre, ils quittent les hauts plateaux pour descendre dans les bois plus profonds, là où les sources sourdent encore sous la mousse.

Un cri qui n'appartient qu'aux hêtres

Le cri du cerf n'est pas un mugissement. C'est un souffle long, haché en trois notes, qui se brise dans la gorge comme une branche qu'on tord. Sous la voûte des hêtres, le son ne se diffuse pas : il rebondit, revient de plus loin, se dédouble entre deux troncs lisses à perte de vue. Le paysage acoustique de la hêtraie gaumaise est unique. Le feuillage, déjà presque entièrement tombé, laisse passer chaque vibration sans l'étouffer, et le calcaire du sous-sol renvoie les fréquences basses comme une cathédrale.

C'est la raison pour laquelle les anciens de Virton ou de Florenville disaient qu'il fallait monter vers les crêtes pour entendre la brame. Pas dans la vallée de la Semois, trop humide, trop boisée de résineux qui absorbent tout. Sur le coteau, entre les haies de charme et les prés d'automne jaunis, le cri porte. Il porte jusqu'à ce que le brouillard se lève et le dévore.

L'écoute, ce vieux geste gaumais

Il n'y a pas, en Gaume, de « sortie cerf » touristique comme on en trouve dans les Ardennes centrales. Il y a une habitude plus intime : aller écouter. Un homme de Montquintin, une fois l'été achevé, se lève à cinq heures. Il enfourche sa bicyclette ou prend la petite route qui monte vers Sommethonne, et il marche. Sans sentier balisé, sans carnet, juste ses bottes dans les feuilles mouillées. Il ne vient pas pour voir. Il vient pour que le son traverse son corps avant la journée. Pour vérifier, dit-il parfois, que la forêt est encore debout.

Cette écoute n'a pas besoin d'interprète ni de longue-vue. Le cerf brame deux fois, trois fois, puis se tait. Le brouillard se déchire par lambeaux. On entend alors un craquement, une toux sèche dans la combe suivante. C'est tout. On redescend le coteau, on remet la bicyclette en marche. La journée peut commencer.

L'automne qui se fait entendre

Octobre en Gaume n'est pas qu'une affaire de couleurs. Le feuillage des hêtres, une fois au sol, produit un froissement immense, un bruit de marée lente que le vent soulève par vagues. Le cerf brame sur ce tapis. La brume retient le son comme la laine retient la chaleur. Et pendant quelques semaines encore, entre la Toussaint et la Toussaint d'après — car en Gaume on fête deux fois —, la hêtraie parle à voix basse. Il suffit de monter, avant l'heure du café, avant que les camions de bûcherons ne montent eux aussi sur la crête. Il suffit de poser un pied devant l'autre et d'écouter la colline respirer sous sa couronne de branches nues.

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